YOGIC PHILO : Commentaires sur les Yoga-Sutras de Patanjali (1)

La citation suivante est tirée de la préface de Françoise Mazet, traductrice et commentatrice des Yoga-Sutras de Patanjali (Albin Michel, coll. Spiritualités Vivantes, 1991) – édition que je ne peux que recommander chaudement à tous les yogis et yoginis qui souhaitent approfondir leur compréhension de la pratique.

« La lecture du Yoga-Sutra ne peut se faire qu’à la lumière de la pratique, celle-ci éclairant celle-là et vice versa. »

Les Yoga-Sutras sont un des textes fondateurs de la pratique du yoga en Occident : un des premiers textes sacrés de l’Inde à avoir été traduit du sanskrit par des universitaires, et publié pour la postérité.

Le premier chapitre, Samadhi Pada, « le chemin qui mène au Samadhi », détermine la finalité du Yoga. Celle-ci, « chitta vritta nirodha » (I.2), signifie littéralement l’arrêt de l’agitation du mental, c’est-à-dire la maîtrise des mouvements non-volontaires des pensées et des émotions, afin d’établir la connection avec notre « Centre » – afin de s’établir en soi. Il s’agit donc de chercher la « libération » des tendances d’éparpillement, pour être totalement en harmonie avec soi, en accueillant dans une légèreté engagée ce que la vie nous propose, sans s’y identifier. Le concept de Samadhi mériterait un long commentaire, qui viendra sans doute un jour sur ce blog. :-)

Occidentaux que nous sommes, l’aspect concret nous intéresse particulièrement, n’est-ce pas ? C’est donc dans le second chapitre, Sadhana Pada, que l’on trouvera les « stratégies » proposées par Patanjali permettant d’atteindre cet état de paix active. Dès le premier vers de ce second chapitre, Patanjali suggère qu’il est nécessaire de faire l’effort d’une vigilance de tout instant, s’exprimant dans les actes du quotidien : la recherche d’une connaissance de soi approfondie par la connaissance des textes sacrés d’une part, le lâcher-prise pour accepter ce qui est d’autre part.

Ce n’est qu’à partir du vingt-neuvième sutra qu’il s’applique à définir les huit pratiques permettant de discerner cet engagement automatique du mental, afin de l’apprivoiser : « Yama-niyama-asana-pranayama-pratyara-dharana-dhyana-samadhayo asthav angani ». Ce sont les deux premiers « membres » qui m’intéressent ici. Les « membres » suivants feront l’objet d’articles séparés.

Les yamas, règles de vie dans la relation aux autres, sont parents de nos commandements judéo-chrétiens (Patanjali exprime d’ailleurs leur caractère universel au verset II.31) :
ahimsa : « tu ne tueras point »
satya : « tu ne mentiras point »
asteya : « tu ne déroberas point »
bramacharya : « tu resteras pur en pensées et désirs », en lien avec la modération
aparigraha : « tu ne convoiteras point »

Les niyamas, règles de vie dans la relation à soi, fournissent une transition vers la pratique psycho-corporelle explicitée par les membres suivants :
shaucha : hygiène
santosha : contentement
tapah : discipline, engagement
svadhyaya : connaissance de soi (et des textes)
ishvarapranidhana : la confiance dans le flot de la vie, c’est-à-dire le lâcher-prise

Il serait possible de discourir bien plus en longueur sur chacune de ces règles…!

En tout cas, voici deux petites notes pour ceux que ces directives impressionneraient par leur nombre et leur envergure. Tout d’abord, la plupart d’entre nous (Occidentaux) avons intégré une grande partie de ces règles morales par l’éducation, que ce soit d’une manière consciente ou pas. Elles font partie de notre idéologie culturelle. Enfin, plus vous avancez dans la pratique, plus ces règles de vie s’intègrent facilement.

5 MINUTES A SOI : la Salutation au Soleil

A la demande d’élèves, voici une version simple de la salutation au soleil. Un peu plus que 5 minutes, mais pas plus de 15, c’est le temps que je vous recommande d’y consacrer régulièrement. L’idéal est de pratiquer de manière suffisamment assidue pour développer une mémoire « cellulaire » des mouvements du corps, permettant d’atteindre un état méditatif dans l’activité extérieure – que la fluidité se découvre d’elle-même.

Une citation qui est pour moi source d’inspiration et m’encourage à conserver une discipline dans la pratique : « Il est admirable que personne ne puisse te chercher, si ce n’est celui qui t’aura d’abord trouvé. Tu veux donc être trouvé pour être cherché, cherché pour être trouvé. En vérité, tu peux être cherché et trouvé, mais non prévenu. » Bernard de Clairvaux (XIe s.) Plus près de nous, on retrouve la même idée chez Soulages – ou Klee, la paternité de la phrase n’est pas tout à fait claire : « C’est ce que je trouve qui m’apprend ce que je cherche. »

Om shanti ! suryanamaskar deboyoga

La pratique du yoga nécessite l’accompagnement en confiance d’un enseignant qualifié, qui vous ajustera dans les postures afin d’éviter toute blessure.

YOGIC PHILO : le Coeur, la Vie, la Conscience et le Remerciement

« N’oublions pas que ce qui distribue la vie en nous, c’est le coeur; que ce qui vibre et s’accélère quand nous sommes émus ou que nous aimons, c’est le coeur ; que ce qui fait que nous avons chaud chaque fois que nous vivons quelque chose d’intense, c’est le coeur. Lorsqu’il se serre parce que nous avons peur, il bloque la vie en nous. Lorsqu’il s’ouvre parce que nous sommes heureux et en confiance, il propulse la vie en nous. Or le coeur est le siège de la conscience dans la plupart des Traditions. Ouvrir sa conscience, c’est accueillir la vie. Le faire pour soi, c’est le faire pour l’humanité. Un vaste chantier dont il ne faut jamais douter »

J’ai eu envie de partager cette citation que je trouve très belle, et très juste, tirée du livre de Michel Odoul, « Un corps pour me soigner, une âme pour me guérir« . Elle m’encourage au quotidien à maintenir la tradition du remerciement de fin de séance : merci d’avoir fait l’effort et pris le temps de cultiver l’harmonie en soi, pour soi-même et pour tous ceux (et tout ce) qui nous entoure(nt).

YOGIC PHILO : Qu’est-ce que le Stress ?

Publiée dans le Sciences et Avenir #787 de septembre 2012 (p65), cette définition du stress explique son fonctionnement :

« Décrit pour la première fois dans les années 40, [le stress] est une réponse de l’organisme à une situation nouvelle qui se manifeste par la sécrétion, dans les glandes surrénales, d’hormones (adrénaline et noradrénaline) qui mettent le corps en alerte. Il se décompose en trois temps. D’abord une phase d’alerte (de quelques minutes à une heure) : les hormones libérées dans le sang augmentent la quantité d’oxygène et de glucose et facilitent ainsi l’irrigation des organes. Au-delà d’une heure, survient la phase de résistance, qui peut durer plusieurs jours et durant laquelle la pression artérielle augmente. Puis vient la phase d’épuisement, caractérisée par des pathologies cardio-vasculaires liées à une surstimulation de l’organisme. »

Que vient faire le yoga ici ?

Les exercices posturaux et de respiration stimulent le système nerveux parasympathique, qui fonctionne (plus ou moins) à l’opposé du système orthosympathique responsable des mécanismes liés à l’action : défense, réflexe de fuite ou de lutte. Les exercices de yoga permettent ainsi, dans un premier temps, de contrer les effets du stress, en rééquilibrant la réponse de l’organisme. Puis, avec la pratique, on évite que ce mécanisme ne n’installe au-delà de la première phase, qui reste tout de même nécessaire. La peur n’est jamais mauvaise en soi, elle est reliée à notre instinct de survie.

meditation hall de garePar contre notre manière d’accueillir la peur, comme d’autres émotions que, pour une raison ou une autre, nous jugeons « négatives », peut provoquer des blocages métaboliques dangeureux pour notre santé, physique comme mentale. Apprendre à reconnaître les variations émotionnelles ou psychologiques, pour les apprivoiser, est une des étapes les plus importantes vers cet état d’esprit spacieux et intégré qui se nomme yoga : « yoga chitta vritti nirodha » (Patanjali : Sutra 1.2)

« Observer la danse du souffle,
moment après moment,
pour accueillir ce qui est
dans l’ici et maintenant. »

YOGIC PHILO : Mon Corps, Ma Tête, et Moi

Il y a mille yogas. Non, il y a en plus : autant d’individus que de yogas.

Ma pratique personnelle s’était récemment éloignée des postures, tout en ne retrouvant pas l’ardeur de la méditation silencieuse quotidienne que je tenais pourtant depuis novembre dernier. Les raisons officielles en sont nombreuses : un livre, une rencontre, une blessure. Un voyage à la jonction entre mes activités passées et le yoga. L’occasion de réfléchir à certaines croyances communément diffusée sur le yoga occidental. Celui qui est aujourd’hui à la mode, celui que l’on pratique dans les bureaux, les clubs de sport, les théâtres, les hôpitaux, les écoles.

Iyengar en « eka pada urdhva dhanurasana »

Ce que nous appelons ici « yoga » n’est pas pratiqué – ou si peu – en Inde. Notre système postural trouve en effet ses racines ici-même, en Europe. Il a été mis en place dans les années 30 par des résistants à l’envahisseur britannique, créant des lignées de yogis ouverts sur l’Occident. Leurs sources d’inspiration : les exercices du Suédois Ling, la gymnastique holistique féminine, l’éducation physique militaire, l’anti-gymnastique, et les contortionnistes de cirque ! (cf. « Yoga Body » de Mark Singleton)

Puis ce système postural nous a été ramené, sous un autre nom, digéré et régurgité pour nourrir l’Europe spirituellement affamée par la Seconde Guerre Mondiale et le post-colonialisme : le « yoga ».

De quoi sérieusement douter mon système de croyances. Prof de yoga, c’est, finalement, comme être prof de gym ? J’avais bien mérité ce gros mal de dos de Pâques, pour m’autoriser à rester immobile, en silence ! Pour digérer la nouvelle et réfléchir à ma posture mentale vis-à-vis des postures physiques.

Une contorsionniste en « Urdhva Dhanurasana » modifié ;-)

Hier, j’ai retrouvé ma pratique quotidienne à la maison. J’ai renoué avec ma source d’énergie. Si elle n’est pas justifiée par une spiritualité orientale, quel est son nom ? La réponse est en deux parties.

Premio : le plaisir de reprendre possession de son corps. Comment penser librement si le corps nous rappelle à lui, petits bobos après grands maux ? Au fil de ces semaines, où ma seule pratique physique est venue des cours que je donne et de mes trajets quotidiens à vélo, je me suis sentie prisonnière de ce corps, et par extension, de ma tête et de mes choix de vie. Or je sais que mes décisions passées ont été justes. Pourquoi une telle tension entre moi et moi-même, dans ce cas ?

Travailler le corps par des postures intelligentes, avec le soutien du souffle, en donnant une intention à ce travail, permet de reprendre le contrôle des rênes. Cela nous reconnecte avec nos sensations corporelles, notre sixième sens, ce vigile qui nous mène à bon port en temps de brouillard. C’était le sujet du dernier Sciences et Avenir : le ventre est notre deuxième cerveau. Que penser, alors, des milliards d’autres cellules, propriétaires ou invitées, qui forment notre corps ?

::: microcosme dans macrocosme :::

D’autre part, il paraît qu’Iyengar (père) disait souvent que la spiritualité, ce n’est pas pour les gringalets. Certes, les austérités physiques extrêmes font partie des pratiques spirituelles de l’Inde. Mais au niveau où nous les pratiquons, il est difficile de les appeler « tapas ». Il ne s’agit pas non plus d’atteindre le poids idéal, de devenir plus souple, plus fort, plus musclé. Ces buts-ci sont des leurres, des limites culturellement acceptables.

Il s’agit d’explorer les frontières matérielles de cette vie, de huiler les essieux de ce merveilleux véhicule qu’est notre corps, un univers en lui-même, unique et si complexe, où nos différents niveaux de conscience trouvent leur assise.

Ici et maintenant, on appelle cette pratique « yoga ». Je n’ai pas de meilleur nom à proposer. « Yoga » signifie « intégration », « union » : intégrer le mental au physique, unir le physique au mental, et découvrir que notre identité va au-delà des limites de l’un autant que de l’autre. Tout comme je préfère dire « week-end » que congé de fin de semaine, ou « bonzaï » plutôt qu’arbre nain cultivé d’une certaine manière pour le rester.

Deuxio : ma culture est européenne, française même. Toute enrichie des pérégrinations des générations précédentes qui ont abouti à Paris, elle s’inscrit dans une attitude judéo-chrétienne, pour être précise. La spiritualité orientale a été idéalisée par ceux qui la découvraient pour la première fois. Pour eux, cette manière de voir le monde était pure, simple. Elle était surtout nouvelle, exotique. Elle nous a donc été présentée comme notre salut, à nous pauvres vieux Occidentaux qui avions tué nos dieux.

Aujourd’hui, nous avons la chance de vivre une époque où toute information est potentiellement accessible. Cela peut nous permettre d’étudier de manière comparée les croyances des différentes cultures, de nous renseigner plus en profondeur sur ce que nous savons, et ce que nous pouvons savoir. Pour mieux nous rendre compte des problèmes de lecture que nous avons rencontrés, comme toute culture humaine. De l’exigence aveugle du dogmatisme. De l’idéalisme nuageux de ceux qui trouvent l’herbe plus verte chez le voisin.

Mais aux racines des croyances, qu’elles soient proches ou lointaines, se trouve la même sagesse.

Il y a mille yogas. Il n’y a qu’un but. Le but, c’est le chemin. Alors autant maintenir notre char en bon état.