PETIT SAGE : Avant, Après, Maintenant

Se retourner, et mesurer le chemin parcouru. Fierté.

Regarder vers l’avant, embrasser le vertige de tout ce qu’il reste à faire. Humilité.

Savoir d’où je viens m’ancre, fait naître et cultive une confiance inouïe en moi-même. Savoir où je vais me rappelle que je ne sais rien, et me fournit un garde-fou.

Etre au présent : oublier tout cela, et goûter la vie.

deborah cukierman san francisco ocean

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RADIO INTERIEURE : Quinze Minutes pour Méditer

Voici un protocole complet de méditation guidée, menant en quinze minutes de la concentration ciblée à l’expansion :
– concentration sur la respiration (apana)
– concentration sur les sensations du triangle nasal (vipassana 1er niveau)
– rotation de conscience des sensations du corps (vipassana 2e niveau)
– ressenti du coeur et des pulsations (vipassana 3e niveau)
– lumière (raja yoga)
Et trois Om pour conclure.

Enregistré lors de la session pranayama + méditation du samedi 27 juin 2015 à Paris Yoga Shala.


La Radio Intérieure propose, via la distribution d’enregistrements sur Soundcloud, de diffuser les différents exercices de respiration et de méditation pratiqués pendant les sessions mensuelles à Paris Yoga Shala. Si ces enregistrements vous accompagnent sur le chemin, je vous invite à participer aux efforts de la mise à disposition par une donation, du montant de votre choix et possibilités, via Paypal avec mon adresse email (ma [at] debo yoga [point] com). Tous les enregistrements disponibles sont ici.
x’om,
Debo

YOGIC PHILO : Mon Monde, Ton Monde, Notre Monde

Je vis dans un monde où, dans la file d’attente de la caisse du supermarché un samedi après-midi, on me propose de passer devant car je n’ai que peu d’articles. Dans ce monde, lorsque j’ai besoin de m’assoir dans le métro, il y a toujours quelqu’un pour m’offrir son siège, spontanément. Dans ce monde, lorsque je me rétracte d’une acquisition immobilière, la propriétaire m’appelle pour me soutenir dans la continuation de mes recherches. Dans ce monde, lorsqu’un automobiliste oublie d’allumer ses phares la nuit, ou a mal fermé sa portière, je le lui signale. Dans ce monde, je ramasse les menus déchets que mes voisins ont par inadvertance laissé tomber dans la cage d’escalier. J’ai pris la responsabilité de tout ce que je vois, et de tout ce que je vis. J’ai appris à demander de l’aide, et à accepter d’être aidée. Dans ce monde, je ne sais pas si je reçois ce que je demande, ou si je demande ce que je reçois. Je sais seulement qu’il est possible de recevoir sans ôter, et de donner sans se priver.

gravity-glue2Dans ce monde que j’ai construit, de sacrifice en sacrifice, petit caillou par petit caillou, je me sens à ma place. Il y a de la douleur, parfois, mais jamais de souffrance. J’y ai découvert ce que signifie être digne, être fier, être à sa place, dans l’acceptation de l’impermanence. Ce que signifie être heureux. Alain Badiou, Métaphysique du Bonheur Réel (PUF, parution : janvier 2015) : « Le bonheur est la venue, dans un individu, du Sujet qu’il découvre pouvoir devenir ».

Cela nécessite une grande exigence, et l’écoute attentive de la voix intérieure. Celle qui nous dit lorsqu’il faut persévérer, et lorsqu’on a besoin d’une pause. Celle qui, parfois, aussi, reste silencieuse. Dans ce monde, je prie quotidiennement pour trois qualités : le courage de changer ce que je peux changer, la patience d’accepter ce que je ne peux pas changer, et la sagesse de discerner entre les deux.

Flora Borsi : Photoshop in Real LifeDans notre monde, nous recevons chaque jour des messages contradictoires. On nous compare à une perfection imaginaire, une projection parfaite. On nous somme de mettre tels produits dans notre assiette, tels autres sur diverses parties de notre corps. On nous dit quoi penser, comment, quand. On nous vend les recettes magiques du bonheur. Si nous écoutions tous ces conseils, divergents, intéressés, nous deviendrions fous. La faute à qui ? Il ne peut y avoir de victime sans bourreau. La réciproque est également vraie.

Ce regard extérieur, il est celui du groupe, poli au fil des longues histoires croisées de la moralité, de l’esthétique, du pouvoir et de la peur – du pouvoir de la peur. Nous l’avons intériorisé. Nous avons accepté d’être infantilisés au-delà de l’âge de raison. Nous continuons de boire du lait maternel bien après notre sevrage. Nous continuons à vouloir être aimés, à tout prix. Lors de l’enfance, c’est une question de survie. A l’âge adulte, c’est un choix inconscient, régressif, délétère. Nous avons accepté d’être soumis aux désirs et aux lois d’un dieu qui se nomme contrat social. Mais ce dieu, par la multiplication contemporaine des influences, est devenu illisible, si ce n’est par le carcan greffé à même notre peau. Nous sommes des esclaves volontaires, par confort, par peur. Peur de l’inconnu, peur de ce regard de l’autre en nous. Peur d’être ostracisés. Qu’est-ce que l’appartenance ? Qu’est-ce que la liberté ?

internet mondeJe rêve d’un monde où nous connaîtrions la vie de nos proches par ce qu’ils choisissent de partager avec nous lors de moments privilégiés, et pas parce qu’ils postent sur les réseaux sociaux. Je rêve d’un monde où l’important ne serait pas le contenu verbal, mais le contenant. Où nous utiliserions la formidable avancée technologique des dernières décennies pour nous rapprocher, pour nous ouvrir, plutôt que nous oublier ou nous séparer. D’un monde où le matériel primerait sur le virtuel lorsqu’il s’agit de contact avec les autres. Où l’amitié ne serait pas un compteur sur une page internet. D’un monde où l’information serait accessible, mais où elle ne défilerait pas comme les étoiles d’un 15 août.

Je rêve d’un monde où nous ne voterions ni contre, ni par défaut ; d’un monde où nous voterions pour. Pour un projet « humaniste » : un projet qui replace l’humain face à ses responsabilités. Celle d’avoir la possibilité de dire oui ou non. Celle d’être capable du meilleur comme du pire. Celle du choix. J’ai longtemps cru que « lancer un pavé dans la mare » était synonyme de « battre le vent ». Nous ne sommes pas noyés dans la démographie mondiale surnuméraire. Nous avons la possibilité de voter, par chaque geste quotidien, pour le monde que nous souhaitons laisser aux générations futures, quelle que soit leur distance géographique.

C’est mon vœu pour cette nouvelle année. Ce le sera encore, sans doute, pour les suivantes.

5 MINUTES A SOI : Le Moment Collector

Florence Servan-Schreiber parle de l’importance d’avoir au moins trois kifs par jour pour être heureux. Mais qu’est-ce que le bonheur ? Une action gratifiante ? Un simple sentiment de satisfaction ?

Je crois que le bonheur est bien plus profond et bien moins tributaire des conditions du quotidien. Etty Hillesum a montré qu’il était possible d’être heureux dans la pire situation. Le bonheur, le vrai de vrai, est un pan de gratitude. C’est la reconnaissance de ce cadeau formidable qu’est la vie. Ceux qui ont traversé une retraite Vipassana s’en souviendront peut-être aussi : j’ai encore aujourd’hui en tête la voix de Goenka-ji répétant « stay very alert, very attentive, very attentive ». L’attention, la vigilance, permettent de goûter totalement ce cadeau, chaque jour. De trouver chaque jour une raison de sortir du lit, d’aller à la rencontre du monde extérieur.

Alors chaque jour, ce n’est pas au « kif », mais au Moment Collector que je donne de l’importance.

Parce qu’avec vigilance, avec attention, même dans les périodes difficiles, même dans la routine la moins enthousiasmante, il y a chaque jour au moins un moment spécial. Un moment qui sort du lot. La différence majeure : le kif est actif, voulu, calculé, quelque chose à faire ; le moment collector est spontané, il est cadeau.

Qu’il soit « positif » ou « négatif », ce moment quotidien mérite d’être consigné pour la postérité. Parce qu’il nous a offert un présent, sans décalage, sans jugement, dans une spontanéité totale. Un moment d’émerveillement soudain, inattendu ; une émotion plus forte ; une couleur plus vive. Un moment de vie. D’ailleurs, souvent, le moment devient collector a posteriori – sur le moment, on ne s’est pas rendu compte… Il émerge quand on prend cinq minutes avant de s’endormir, pour tirer le bilan de la journée.

Dans le genre de ça :

Dans le chemin spirituel de mon Maître, il nous est recommandé de tenir un journal. Ce n’est pas un journal intime au format adolescent, genre dialogue avec mon nombril. C’est plutôt une sorte d’enregistrement. Et quelques temps plus tard, on se retourne sur la distance parcourue, comme on ressort un album photo. Il permet, avec le temps, de voir les schémas, les habitudes, de prendre conscience de ce qui a changé, ou de ce qui doit encore changer. Et il permet aussi de ne pas continuer à machouiller ces moments, dix minutes, deux heures, trois mois, dix ans. Puisqu’on sait qu’au besoin, ils sont notés. Ca libère de la place dans la mémoire vive.

Parce que c’est toujours génial de relire ses vieux « carnets de voyage », c’est mon support de choix. Mais ce n’est évidemment pas obligatoire : pourquoi pas noter sur un post-it, ou dans son téléphone, ou si on aime partager, sur Facebook. Et pourquoi pas, ensuite, faire le best-off, avec le moment collector de la semaine, du mois, du trimestre, de l’année…

YOGIC PHILO : l’Ecorce des Choses et les Portes de la Perception

Les magazines féminins et autres romans « légers » me dépriment (pas vous ??)… Je fournis donc toujours un (petit) effort pour décider de mes lectures de vacances. Celles dont je reviens ont été accompagnées par Claude Levi-Strauss (merci Miguel, recommandation parfaite !), et par la grande Annick de Souzenelle, dont est tiré le passage ci-dessous (1). J’y ai trouvé une magnifique description de ce que je cherche à apporter par l’enseignement :

« La nature nous invite à communier avec elle par la voie sensorielle. C’est une expérience étonnante que la reconstruction de l’équilibre d’un être, invité à des moments privilégiés de sa journée à vivre l’instant, et à le vivre plaqué au sensoriel – à la respiration, à la marche, à l’écoute d’une musique, à la saveur d’un fruit, etc. […] Combien la sensation vécue dans l’instant [peut] nous relier par une voie peut-être encore ignorée, mais cependant réelle, à JE SUIS de l’être !
Entre l’objet expérimenté et l’Homme viennent se glisser toutes les émotions dont s’empare le mental, et c’est lui, ce mental qui vagabonde et nous égare aussitôt loin de cette part sacrée de nous-mêmes. Si nous revenons à la sensation pure, qui nous met en contact avec l’écorce des choses, nous faisons alors l’expérience d’être parfois portés à sentir vibrer ou scintiller leur pulpe. Une conscience éveillée touche au plus profond de leur chair. Mais cette chair des choses soudain partagée est aussi capable d’éveiller notre propre chair, [qui] est notre conscience d’être. Bouleversant dialogue que celui de l’intérieur et de l’extérieur se recevant l’un l’autre et nous apprenant à aimer ! »

L’intérieur et l’extérieur s’articulent autour de ce que la tradition du yoga appelle les « portes de la perception » (dites bonjour à Aldous!) ou, en sanskrit, indriyas. On y retrouve nos cinq sens traditionnels – oeil/vue, oreille/ouïe, langue/goût, nez/odorat, nerfs/toucher – ainsi que le sixième sens, c’est-à-dire l’intellect en tant que fonction rendant l’environnement intelligible.

chene feuilles printemps

Du nouveau-né à l’enfant, de l’ado à l’adulte, de mûr à avancé : nous avons un corps, mais nous ne sommes pas ce corps. Alors au lieu d’essayer de le formater selon le moule culturel, on peut faire le choix de marcher en paix avec lui, de lui permettre de s’épanouir dans son rôle : celui de nous dévoiler, par ces (ses) six portes, la remontée labyrinthique vers notre centre.

La bonne nouvelle, c’est que les couleurs de la vie deviennent plus belles chemin faisant. Voici une offre qu’on ne peut pas refuser, comme dirait Don Corleone. N’est-ce pas ?

PS : Petit éclaircissement : ce que Souzenelle appelle le « JE SUIS de l’être » fait écho à ce(le/lui) que notre tradition judéo-chrétienne définit comme « Je suis celui qui suis ». On retrouve cette même idée dans l’Atman des hindous, « étincelle » du Brahman en l’humain ayant atteint à l’être. Il/elle est ce que Jung a nommé le « Soi » : notre essence immuable, ce qui constitue notre identité profonde.

PPS : Défi du printemps 2013 : définir l’intérieur et l’extérieur ! Microcosmes et macrocosmes en miroir, tout comme nous ne sommes pas « sur » Terre, nous sommes « dans » la Terre, l’extérieur ne commence pas à la peau… Plus on pénètre au-dedans, plus la dualité intérieur/extérieur devient floue. Si on ne s’est pas trop perdu en route, au plus profond de cet au-dehors, l’Autre se dévoile de l’intérieur.

(1) Ref : De Souzenelle, Annick, Le féminin de l’être, pour en finir avec la côte d’Adam, Albin Michel, [1997] 2000 : p.20-21