PETIT SAGE: les Courts-Circuits de la Spiritualité

Je pensais que ce blog entrerait en hibernation… Mais je ne résiste pas à la tentation de partager cet article (en anglais) : 10 comportements faussement spirituels

Dans les années 80, un psychothérapeute américain converti au bouddhisme a inventé l’expression « court-circuit spirituel »(« spiritual bypassing »). Elle désigne les voiles et les mensonges à soi-même vis-à-vis de certains aspects de la vie qui sont vus comme désagréables ou indésirables. A chacun d’entre nous donc de dépasser la vision bisounours du cheminement spirituel sur lequel on s’engage pour se divertir ou (se) fuir. 

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 De l’aveuglement dans l’obscurité à l’aveuglement dans la lumière, les borgnes savent dire la différence. Mais seuls ceux qui vivent peuvent se réveiller les deux yeux grands ouverts. Si le désir est là, y’a plus qu’à. 

CHER YOGA : Convertir les Autres

Cher Yoga,
Comment initier ses amis ? Doit-on être prophète dans sa famille ?
Diane, Londres

Chère Diane,

Patanjali décrit cinq kleshas, voiles intérieurs qui camouflent la vérité et empêchent d’atteindre la liberté : l’ignorance (avidya), l’égoïsme (asmita), l’attraction (râga), l’aversion (dvesha), la peur (abhinivesha). Dans le canon bouddhique, une sourate s’intéresse à l’assujettissement des passions (Raga-Vinaya Sutta – traduction du pali en anglais). Les êtres humains y sont classifiés en quatre catégories : ceux qui cherchent à maîtriser les kleshas pour eux-mêmes, sans y inciter les autres ; ceux qui exhortent les autres, sans s’appliquer eux-mêmes ; ceux qui ne pratiquent ni pour eux-mêmes, ni pour les autres ; et le quatrième type, que tu devines sans peine. Ta question porte sur l’art et la manière d’appartenir à la quatrième catégorie. Note que la sourate ne propose aucune hiérarchie de valeur entre ces quatre types.

Pour certains, le cours de yoga fournit un espace-temps unique, hors du commun quotidien : un discours autre peut être entendu ; un alignement intérieur (‘sur l’axe de l’univers’) peut émerger. Et aujourd’hui, comme de tout temps, nombreux sont les ‘yogins’ à grande mobilité et petite ambition. Le cours de yoga n’est qu’une proposition d’espace-temps parmi d’autres. Dans notre société de trop-plein où le temps est une denrée précieuse, c’est une des rares à cumuler effort physique et enseignement spirituel. Mais il y a autant d’autres propositions de croissance que d’instants de vie.

Que vois-tu, à l’intérieur et à l’extérieur de toi, qui te donne à penser que ta recette est valable pour tous ?

‘Conversion’ signifie ‘changement de direction’. Combien trouvent le courage de remettre en jeu leurs identités, leurs habitudes, leurs conditionnements, leurs petits mouchoirs ? Et : combien se rassurent par la quête d’un ‘bien-être’ compatible avec une vie d’aquarelle ? Si ceux-là méritent notre admiration, et ceux-ci, notre compassion, c’est dans leur ratio que tu trouveras ta réponse.

x’om,
Débo


Cher Yoga ouvre le courrier des yogis francophones : débutant.e.s, confirmé.e.s, curieu.ses.x ou réfractaires, envoyez vos questions ! Qu’elles portent sur la pratique de près ou de loin, qu’elles soient terre-à-terre ou mystiques, Débo tentera d’y répondre. La règle du jeu : sans recette miracle, avec humilité, et des pincettes un peu décalées, ses réponses pousse la réflexion à d’autres questions. Utilisez l’espace des commentaires sous chaque Q&R, l’email, ou Facebook, pour envoyer vos questions.

PETIT SAGE salue Grand Sage : Krishnamurti parle du Yoga

A la question « Le yoga, telle qu’il se pratique en Europe et en Amérique, aide-t-il à déclencher l’éveil spirituel ? Est-il vrai que le yoga réveille une énergie plus profonde, qu’on appelle kundalini ? », Jiddu Krishnamurti répond :

Morceaux choisis :

« Ce qu’on appelle ‘yoga’, en Occident et dans une partie de l’Orient, en Inde, a été inventé aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les exercices : pour avoir non seulement un corps en bonne santé, mais pour apprendre la discipline, le contrôle, afin de réveiller cette soi-disant énergie supérieure. […] Le yoga moderne, je ne sais pas pourquoi on appelle ça yoga. On devrait appeler ça ‘faire de l’exercice’. Mais ça ne vous plairait pas. Vous avez envie de payer pour apprendre le yoga. Pour respirer comme il faut, tout ça. […] Ressentir quelque chose, vivre une expérience, et ils l’appellent kundalini. Mais ce dont ils parlent, c’est d’avoir plus d’énergie pour faire plus de bêtises. Je le pense vraiment. En mangeant correctement, en apprenant à se contrôler, en respirant comme il faut, en dormant ce qu’il faut, évidemment qu’on a plus d’énergie. Et ça donne un sentiment de supériorité, une sorte d’illumination. »

« Il y a autre chose, qui ne peut advenir que lorsque le soi n’est pas. C’est une énergie totalement différente. Cela n’arrive qu’avec l’absence totale de sens de soi. C’est évident : le soi, le moi, le centre, est constamment en conflit. Vouloir, ne pas vouloir, créer des dualités, opposer des désirs… C’est une lutte constante ! Tant qu’on lutte, on gâche de l’énergie. Evidemment. Lorsque la lutte cesse, on accède à une énergie totalement différente. »

« Le vrai yoga, on l’appelle ‘Raja Yoga’ : le yoga des rois. Il s’agit de vivre une vie hautement morale. Pas une moralité qui change selon les circonstances, selon les cultures. Agir moralement, faire les choses bien. »

« Yoga signifie ‘joindre’. Le sens du mot yoga, c’est de joindre. Joindre ce qu’il y a d’élevé avec ce qu’il y a de bas, et l’inverse. »

Vraie et libre, voilà comment je veux vivre.
A un certain niveau, les deux sont synonymes.

Mourir à soi pour naître au Soi.
En lexique usuel : « Un homme est très différent selon qu’il est son amour ou qu’il n’est que lui-même. » (Joe Bousquet : Traduit du Silence)

Donc. Y’a plus qu’à. Qui m’aime me suive.

YOGIC PHILO : l’Ecorce des Choses et les Portes de la Perception

Les magazines féminins et autres romans « légers » me dépriment (pas vous ??)… Je fournis donc toujours un (petit) effort pour décider de mes lectures de vacances. Celles dont je reviens ont été accompagnées par Claude Levi-Strauss (merci Miguel, recommandation parfaite !), et par la grande Annick de Souzenelle, dont est tiré le passage ci-dessous (1). J’y ai trouvé une magnifique description de ce que je cherche à apporter par l’enseignement :

« La nature nous invite à communier avec elle par la voie sensorielle. C’est une expérience étonnante que la reconstruction de l’équilibre d’un être, invité à des moments privilégiés de sa journée à vivre l’instant, et à le vivre plaqué au sensoriel – à la respiration, à la marche, à l’écoute d’une musique, à la saveur d’un fruit, etc. […] Combien la sensation vécue dans l’instant [peut] nous relier par une voie peut-être encore ignorée, mais cependant réelle, à JE SUIS de l’être !
Entre l’objet expérimenté et l’Homme viennent se glisser toutes les émotions dont s’empare le mental, et c’est lui, ce mental qui vagabonde et nous égare aussitôt loin de cette part sacrée de nous-mêmes. Si nous revenons à la sensation pure, qui nous met en contact avec l’écorce des choses, nous faisons alors l’expérience d’être parfois portés à sentir vibrer ou scintiller leur pulpe. Une conscience éveillée touche au plus profond de leur chair. Mais cette chair des choses soudain partagée est aussi capable d’éveiller notre propre chair, [qui] est notre conscience d’être. Bouleversant dialogue que celui de l’intérieur et de l’extérieur se recevant l’un l’autre et nous apprenant à aimer ! »

L’intérieur et l’extérieur s’articulent autour de ce que la tradition du yoga appelle les « portes de la perception » (dites bonjour à Aldous!) ou, en sanskrit, indriyas. On y retrouve nos cinq sens traditionnels – oeil/vue, oreille/ouïe, langue/goût, nez/odorat, nerfs/toucher – ainsi que le sixième sens, c’est-à-dire l’intellect en tant que fonction rendant l’environnement intelligible.

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Du nouveau-né à l’enfant, de l’ado à l’adulte, de mûr à avancé : nous avons un corps, mais nous ne sommes pas ce corps. Alors au lieu d’essayer de le formater selon le moule culturel, on peut faire le choix de marcher en paix avec lui, de lui permettre de s’épanouir dans son rôle : celui de nous dévoiler, par ces (ses) six portes, la remontée labyrinthique vers notre centre.

La bonne nouvelle, c’est que les couleurs de la vie deviennent plus belles chemin faisant. Voici une offre qu’on ne peut pas refuser, comme dirait Don Corleone. N’est-ce pas ?

PS : Petit éclaircissement : ce que Souzenelle appelle le « JE SUIS de l’être » fait écho à ce(le/lui) que notre tradition judéo-chrétienne définit comme « Je suis celui qui suis ». On retrouve cette même idée dans l’Atman des hindous, « étincelle » du Brahman en l’humain ayant atteint à l’être. Il/elle est ce que Jung a nommé le « Soi » : notre essence immuable, ce qui constitue notre identité profonde.

PPS : Défi du printemps 2013 : définir l’intérieur et l’extérieur ! Microcosmes et macrocosmes en miroir, tout comme nous ne sommes pas « sur » Terre, nous sommes « dans » la Terre, l’extérieur ne commence pas à la peau… Plus on pénètre au-dedans, plus la dualité intérieur/extérieur devient floue. Si on ne s’est pas trop perdu en route, au plus profond de cet au-dehors, l’Autre se dévoile de l’intérieur.

(1) Ref : De Souzenelle, Annick, Le féminin de l’être, pour en finir avec la côte d’Adam, Albin Michel, [1997] 2000 : p.20-21