YOGIC PHILO : Animal, Humain, Divin

Un lundi 16, trois jours après un vendredi 13 : j’embarque dans l’avion pour Chennai. Pour deux semaines… Que je crois !

Et aujourd’hui, exatement six mois plus tard, j’ai fait quelque chose qui aurait été inenvisageable avant mon départ. De retour d’une retraite silencieuse au Danemark, je me suis sentie comme qui dirait « appelée » à enchaîner, en très petite tenue, en face d’un miroir, dans une salle surpeuplée et surchauffée, une série d’asanas suivant un script fixe beuglé dans un micro. Je me suis lancée un défi. 10 jours de Bikram Yoga. Et j’y vais de mon plein gré. Avec entrain, même.

bikram-yoga-maraisEn voici la raison : une pensée particulière a mûri au cours des six mois presque sabbatiques qui se closent donc aujourd’hui. Une pensée que je déroule maintenant en trois parties, et qui propose une définition de cette étrange espèce que nous sommes.

Petite introduction : Souvent, les courants spirituels monothéistes considèrent que le but ultime de l’être humain, c’est d’être divinisé. La vie unitive dans le christianisme, la descente du surconscient d’Aurobindo, la transformation en livre ouvert dans le judaïsme, par exemple. En plus d’affirmer l’existence d’un modèle absolu qui nous aurait créés à son image après s’être échauffé sur le reste de l’univers, ce but est très abstrait…

Résumé du premier point : L’humain en nous, c’est la volonté.

alice pays merveilles choixCe qui donne notre humanité, qui nous différencie des animaux à un niveau basique, c’est notre volonté. Définition : le choix d’agir « oui » et d’agir « non » face à toute situation. A la volonté, sont rattachés le discernement et l’intuition. C’est-à-dire la capacité à juger et à jauger une situation, par les moyens de l’intellect et de l’émotionnel, afin de décider de l’action la plus juste pour y répondre. Cette volonté, portée à son développement suprême, fonctionne sans aucune projection, dans une objectivité totale de chaque situation. Comme si chaque fois était une première fois.

Les conséquences collatérales : une grande joie, un émerveillement, et la liberté. Vivre le présent. Aha, aurions-nous ici une définition de la fameuse « libération » qui obsède les Yogis et les Bouddhistes (entre autres) ?

Comment y parvient-on : Il faut avoir travaillé sur soi. Oui, il « faut » : c’est bien une injonction. Avoir clarifié ce que la tradition du yoga nomme l’égo : cette partie en nous qui veut maîtriser, posséder, contrôler. Travailler sur nos peurs, notre ignorance, nos fausses croyances, nos projections, nos conditionnements. En bref, travailler sur le plan psychologique. Mais pas seulement en s’allongeant sur un divan pour divaguer en associations libres – même si ce peut être excellent pour dégrossir. Dans l’univers du yoga, la méditation est ce qu’il y a de plus efficace (« patience et longueur de temps etc. ») pour polir cette fonction.

Résumé du second point : Le divin en nous, c’est l’amour.

coeur lumiere mains

Dieu est amour. Ou plutôt, l’amour, c’est Dieu. Mouais bof… J’ai toujours l’impression d’employer un gros mot … Trop de passif. Alors disons : l’amour est divin. C’est ce qui nous élève, ce qui fait que nous sommes capables d’agir à l’encontre de la logique de survie. L’amour, le vrai, est donc ce qui veut que l’être aimé soit parfaitement heureux, et qui fait passer son bonheur avant tout. L’amour, le vrai, ne peut être qu’inconditionnel. Parfois, on le rencontre dans une relation intime, une relation dite amoureuse. Parfois, on le rencontre en une personne que l’on élit comme guide spirituel, qui par ses actions, sa manière d’être, propose un modèle parfait. Parfois, on a la chance d’avoir les deux…

Les conséquences collatérales : l’ouverture, la tolérance, la générosité, qui nous traversent dans la relation aux autres. Ici, nous trouvons la « réalisation ».

Comment y parvient-on : Il suffit de le vouloir pour l’avoir. Mais pour le vouloir, encore faut-il l’avoir déjà entr’aperçu, en avoir eu un avant-goût. Et pour cela, il faut (oui, il « faut ») que l’humain (notre volonté, et tout ce qui l’accompagne, donc) soit totalement perfectionné, et il faut accepter de se mettre à nu. En transparence. Rien à prouver, rien à cacher. Car les sensations cosmiques, les intuitions mystiques (c’est-à-dire le vécu de quelque chose de mystérieux, d’illimité), les expansions de conscience, sont des cadeaux. Il est impossible de les maîtriser, de les contrôler, de les provoquer. On peut en faciliter l’accès, c’est tout. Un cadeau ne se réclame pas.

Résumé du dernier point : L’animal en nous, c’est le corps.

lion defense nourritureObservation irréfutable car bassement concrète : le corps est constitué de matière. L’organisation de cette matière découle de l’évolution du vivant, vers une efficacité et un équilibre doubles, interne et avec l’environnement, dans l’exploration de toutes les possibilités. Oui, la nature est bien créative. La station debout marque une certaine différence avec les autres animaux, certes. Mais elle ne nous dispense pas des fonctions organiques qui sont le lot de tout organisme. On peut donc dire que le corps est animal. Et cela ne changera pas. Non, je ne pourrai jamais physiquement déjouer les lois de la matière. Ou plutôt, je n’ai pas envie d’essayer : j’habite Paris… Difficile de concilier lévitation, alimentation pranique, et gestion du cadenas de bicyclette. Mais je peux choisir de l’entraîner, ce corps, ce système fermé et ouvert à la fois, pour qu’il soit en meilleure santé possible.

Conséquences collatérales : souplesse et force, être « gaulée » (si cela ne nécessitait pas une très longue digression, j’écrirais ici volontiers sur notre place dans la société de consommation, et sur ce que je perçois d’hypocrite dans la mode de la critique facile). Autres conséquences collatérales : sensation de facilité gracieuse, de légèreté, que chaque organe qui construit ce corps fonctionne à sa place et de manière optimale.

Comment y parvient-on : il faut (oui oui, toujours l’injonction) à la fois manger correctement et bouger cette matière correctement. Pour éviter à nouveau une longue digression, je ne développerai pas ici les nombreuses justifications d’un régime végétalien. Pour la seconde partie de l’injonction, les postures de hatha yoga (de quelque école que ce soit) sont parfaites. Et voici la justification de mon challenge Bikram.

Une petite conclusion : nous naissons animaux. Lorsqu’au fil de notre croissance nous clarifions ce par quoi le monde qui nous entoure devient intelligible, c’est-à-dire l’intellect et l’émotionnel, nous devenons humains. Et lorsque nous installons en nous l’amour, nous sommes divins. Un être humain véritable, c’est l’intégration de ces trois parties totalement et à chaque moment. CQFD ?

Enfin, un épilogue : j’enseigne ce que j’appelle le « yoga intégral ». Intégral parce qu’il est possible d’apprivoiser, de cultiver, de développer simultanément l’animal, l’humain et le divin en nous. C’est en jetant un oeil en arrière que l’on mesure le chemin parcouru… Et l’écho résonne fort avec un article écrit alors que j’étais toute novice dans l’enseignement du yoga.

marches shravanabelagolaSources des images : un cours à Bikram Marais, site internet du centre ; Alice au Pays des Merveilles, dessin animé de Disney (1951) ; bougies dans les mains (c’est bien galère, de trouver une illustration de l’amour qui ne soit pas kitsch ou limitante…!), article sur le blog d’un collectif de thérapeutes britanniques ; lion défendant sa nourriture, Afrique du Sud, collection personnelle ; chemin dans les montagnes, Shravanabelagola, Inde, collection personnelle.

5 MINUTES A SOI : Le Moment Collector

Florence Servan-Schreiber parle de l’importance d’avoir au moins trois kifs par jour pour être heureux. Mais qu’est-ce que le bonheur ? Une action gratifiante ? Un simple sentiment de satisfaction ?

Je crois que le bonheur est bien plus profond et bien moins tributaire des conditions du quotidien. Etty Hillesum a montré qu’il était possible d’être heureux dans la pire situation. Le bonheur, le vrai de vrai, est un pan de gratitude. C’est la reconnaissance de ce cadeau formidable qu’est la vie. Ceux qui ont traversé une retraite Vipassana s’en souviendront peut-être aussi : j’ai encore aujourd’hui en tête la voix de Goenka-ji répétant « stay very alert, very attentive, very attentive ». L’attention, la vigilance, permettent de goûter totalement ce cadeau, chaque jour. De trouver chaque jour une raison de sortir du lit, d’aller à la rencontre du monde extérieur.

Alors chaque jour, ce n’est pas au « kif », mais au Moment Collector que je donne de l’importance.

Parce qu’avec vigilance, avec attention, même dans les périodes difficiles, même dans la routine la moins enthousiasmante, il y a chaque jour au moins un moment spécial. Un moment qui sort du lot. La différence majeure : le kif est actif, voulu, calculé, quelque chose à faire ; le moment collector est spontané, il est cadeau.

Qu’il soit « positif » ou « négatif », ce moment quotidien mérite d’être consigné pour la postérité. Parce qu’il nous a offert un présent, sans décalage, sans jugement, dans une spontanéité totale. Un moment d’émerveillement soudain, inattendu ; une émotion plus forte ; une couleur plus vive. Un moment de vie. D’ailleurs, souvent, le moment devient collector a posteriori – sur le moment, on ne s’est pas rendu compte… Il émerge quand on prend cinq minutes avant de s’endormir, pour tirer le bilan de la journée.

Dans le genre de ça :

Dans le chemin spirituel de mon Maître, il nous est recommandé de tenir un journal. Ce n’est pas un journal intime au format adolescent, genre dialogue avec mon nombril. C’est plutôt une sorte d’enregistrement. Et quelques temps plus tard, on se retourne sur la distance parcourue, comme on ressort un album photo. Il permet, avec le temps, de voir les schémas, les habitudes, de prendre conscience de ce qui a changé, ou de ce qui doit encore changer. Et il permet aussi de ne pas continuer à machouiller ces moments, dix minutes, deux heures, trois mois, dix ans. Puisqu’on sait qu’au besoin, ils sont notés. Ca libère de la place dans la mémoire vive.

Parce que c’est toujours génial de relire ses vieux « carnets de voyage », c’est mon support de choix. Mais ce n’est évidemment pas obligatoire : pourquoi pas noter sur un post-it, ou dans son téléphone, ou si on aime partager, sur Facebook. Et pourquoi pas, ensuite, faire le best-off, avec le moment collector de la semaine, du mois, du trimestre, de l’année…

PETIT SAGE : Premier Baiser

Suivant un vague souvenir de lecture, j’étais à la recherche d’un article sur la manière dont les louves alpha font baisser leur rythme cardiaque pour calmer la meute. Ne me demandez pas comment, je suis tombée sur ça :

Je vous épargne gracieusement le discours critique sur les dynamiques de pouvoir face à la caméra sur un plateau mercantile, ou le discours philosophico-analytique sur l’interinfluence entre pratique corporelle et système de croyances autour de l’interface émotionnelle…: du fond de ma retraite en ashram, cette vidéo m’a touchée.

PS : si quelqu’un voit à quoi je fais référence re les loups, suis preneuse !

YOGIC PHILO : Fouette, Cocher ?

jougboeufEtymologiquement, il est considéré que le mot « yoga » est porteur de la même racine que le mot « joug ». Alors c’est sûr qu’en français, on associe à ce mot, « joug », toutes sortes de situations négatives – esclavage, dictature, oppression. Pourtant, le joug est tout simplement l’attelage que l’on posait sur un boeuf pour pouvoir cultiver la terre. Comment cette métaphore (utilisée par les philosophes antiques, qu’ils soient grecs, latins ou indiens) peut-elle devenir symbole de l’être humain ?

Philippe de Meric, dans « Le Yoga Sans Postures » (1), suggère la répartition suivante de « l’homme-attelage » : corps = carrosse // intellect = cocher // émotion = chevaux // conscience = passager.

« Un véhicule en bon état, bien entretenu, tiré par un cheval convenablement attelé et dressé, obéissant à un cocher connaissant son métier, suivant les instructions d’un maître dont il comprend les instructions, voilà, certes, un idéal bien simple. » (1) C’est effectivement limpide, même si au quotidien cette séparation des différentes parties peut s’avérer un peu fausse.

Contrairement à de Meric, je cède à l’envie de moderniser l’image. Déjà, un moteur de Mercedes n’a pas grande liberté dans une 2CV, et sera source de tensions intérieures fortes, jusqu’au moment où l’on accepte de rénover la carrosserie, souvent douloureusement, en acceptant du même coup de quitter la nostalgique tendance vintage. Ou une Aston Martin avec un moteur de Smart sera bien vide à conduire (*insérer : blague blonde*). Mais ne désespérons pas, tout est possible tant que l’on est encore en vie !

Il n’y a pas de mot isolé, tous les mots se rapportent à d’autres – en « rhizome » comme dit Ricoeur. Si l’on pousse la réflexion plus loin, il me semble que l’attelage pose la question de la route. Filons la métaphore : à quoi sert d’avoir une Ferrari sur une route de terre ? Avons-nous la possibilité d’influencer l’état de la route ? Et / ou sommes-nous capable d’accepter de ralentir le temps des méandres campagnardes, avant d’atteindre la nationale puis de se griser sur l’autoroute (sachant qu’il faudra peut-être repasser par une route de terre à un moment) ? Et le paysage, vous le trouvez comment ?

Sur ces grandes questions, om,
Débo

(1) 1967, Livre de Poche – citations p. 47 et 49

YOGIC PHILO : Qu’est-ce que le Stress ?

Publiée dans le Sciences et Avenir #787 de septembre 2012 (p65), cette définition du stress explique son fonctionnement :

« Décrit pour la première fois dans les années 40, [le stress] est une réponse de l’organisme à une situation nouvelle qui se manifeste par la sécrétion, dans les glandes surrénales, d’hormones (adrénaline et noradrénaline) qui mettent le corps en alerte. Il se décompose en trois temps. D’abord une phase d’alerte (de quelques minutes à une heure) : les hormones libérées dans le sang augmentent la quantité d’oxygène et de glucose et facilitent ainsi l’irrigation des organes. Au-delà d’une heure, survient la phase de résistance, qui peut durer plusieurs jours et durant laquelle la pression artérielle augmente. Puis vient la phase d’épuisement, caractérisée par des pathologies cardio-vasculaires liées à une surstimulation de l’organisme. »

Que vient faire le yoga ici ?

Les exercices posturaux et de respiration stimulent le système nerveux parasympathique, qui fonctionne (plus ou moins) à l’opposé du système orthosympathique responsable des mécanismes liés à l’action : défense, réflexe de fuite ou de lutte. Les exercices de yoga permettent ainsi, dans un premier temps, de contrer les effets du stress, en rééquilibrant la réponse de l’organisme. Puis, avec la pratique, on évite que ce mécanisme ne n’installe au-delà de la première phase, qui reste tout de même nécessaire. La peur n’est jamais mauvaise en soi, elle est reliée à notre instinct de survie.

meditation hall de garePar contre notre manière d’accueillir la peur, comme d’autres émotions que, pour une raison ou une autre, nous jugeons « négatives », peut provoquer des blocages métaboliques dangeureux pour notre santé, physique comme mentale. Apprendre à reconnaître les variations émotionnelles ou psychologiques, pour les apprivoiser, est une des étapes les plus importantes vers cet état d’esprit spacieux et intégré qui se nomme yoga : « yoga chitta vritti nirodha » (Patanjali : Sutra 1.2)

« Observer la danse du souffle,
moment après moment,
pour accueillir ce qui est
dans l’ici et maintenant. »