YOGIC PHILO : Mon Monde, Ton Monde, Notre Monde

Je vis dans un monde où, dans la file d’attente de la caisse du supermarché un samedi après-midi, on me propose de passer devant car je n’ai que peu d’articles. Dans ce monde, lorsque j’ai besoin de m’assoir dans le métro, il y a toujours quelqu’un pour m’offrir son siège, spontanément. Dans ce monde, lorsque je me rétracte d’une acquisition immobilière, la propriétaire m’appelle pour me soutenir dans la continuation de mes recherches. Dans ce monde, lorsqu’un automobiliste oublie d’allumer ses phares la nuit, ou a mal fermé sa portière, je le lui signale. Dans ce monde, je ramasse les menus déchets que mes voisins ont par inadvertance laissé tomber dans la cage d’escalier. J’ai pris la responsabilité de tout ce que je vois, et de tout ce que je vis. J’ai appris à demander de l’aide, et à accepter d’être aidée. Dans ce monde, je ne sais pas si je reçois ce que je demande, ou si je demande ce que je reçois. Je sais seulement qu’il est possible de recevoir sans ôter, et de donner sans se priver.

gravity-glue2Dans ce monde que j’ai construit, de sacrifice en sacrifice, petit caillou par petit caillou, je me sens à ma place. Il y a de la douleur, parfois, mais jamais de souffrance. J’y ai découvert ce que signifie être digne, être fier, être à sa place, dans l’acceptation de l’impermanence. Ce que signifie être heureux. Alain Badiou, Métaphysique du Bonheur Réel (PUF, parution : janvier 2015) : « Le bonheur est la venue, dans un individu, du Sujet qu’il découvre pouvoir devenir ».

Cela nécessite une grande exigence, et l’écoute attentive de la voix intérieure. Celle qui nous dit lorsqu’il faut persévérer, et lorsqu’on a besoin d’une pause. Celle qui, parfois, aussi, reste silencieuse. Dans ce monde, je prie quotidiennement pour trois qualités : le courage de changer ce que je peux changer, la patience d’accepter ce que je ne peux pas changer, et la sagesse de discerner entre les deux.

Flora Borsi : Photoshop in Real LifeDans notre monde, nous recevons chaque jour des messages contradictoires. On nous compare à une perfection imaginaire, une projection parfaite. On nous somme de mettre tels produits dans notre assiette, tels autres sur diverses parties de notre corps. On nous dit quoi penser, comment, quand. On nous vend les recettes magiques du bonheur. Si nous écoutions tous ces conseils, divergents, intéressés, nous deviendrions fous. La faute à qui ? Il ne peut y avoir de victime sans bourreau. La réciproque est également vraie.

Ce regard extérieur, il est celui du groupe, poli au fil des longues histoires croisées de la moralité, de l’esthétique, du pouvoir et de la peur – du pouvoir de la peur. Nous l’avons intériorisé. Nous avons accepté d’être infantilisés au-delà de l’âge de raison. Nous continuons de boire du lait maternel bien après notre sevrage. Nous continuons à vouloir être aimés, à tout prix. Lors de l’enfance, c’est une question de survie. A l’âge adulte, c’est un choix inconscient, régressif, délétère. Nous avons accepté d’être soumis aux désirs et aux lois d’un dieu qui se nomme contrat social. Mais ce dieu, par la multiplication contemporaine des influences, est devenu illisible, si ce n’est par le carcan greffé à même notre peau. Nous sommes des esclaves volontaires, par confort, par peur. Peur de l’inconnu, peur de ce regard de l’autre en nous. Peur d’être ostracisés. Qu’est-ce que l’appartenance ? Qu’est-ce que la liberté ?

internet mondeJe rêve d’un monde où nous connaîtrions la vie de nos proches par ce qu’ils choisissent de partager avec nous lors de moments privilégiés, et pas parce qu’ils postent sur les réseaux sociaux. Je rêve d’un monde où l’important ne serait pas le contenu verbal, mais le contenant. Où nous utiliserions la formidable avancée technologique des dernières décennies pour nous rapprocher, pour nous ouvrir, plutôt que nous oublier ou nous séparer. D’un monde où le matériel primerait sur le virtuel lorsqu’il s’agit de contact avec les autres. Où l’amitié ne serait pas un compteur sur une page internet. D’un monde où l’information serait accessible, mais où elle ne défilerait pas comme les étoiles d’un 15 août.

Je rêve d’un monde où nous ne voterions ni contre, ni par défaut ; d’un monde où nous voterions pour. Pour un projet « humaniste » : un projet qui replace l’humain face à ses responsabilités. Celle d’avoir la possibilité de dire oui ou non. Celle d’être capable du meilleur comme du pire. Celle du choix. J’ai longtemps cru que « lancer un pavé dans la mare » était synonyme de « battre le vent ». Nous ne sommes pas noyés dans la démographie mondiale surnuméraire. Nous avons la possibilité de voter, par chaque geste quotidien, pour le monde que nous souhaitons laisser aux générations futures, quelle que soit leur distance géographique.

C’est mon vœu pour cette nouvelle année. Ce le sera encore, sans doute, pour les suivantes.

Publicités

RADIO INTERIEURE / YOGIC PHILO : Viveka

Comme ce phénomène est courant lorsqu’on médite, mon maître explique qu’il n’y a que deux types de visions : les prophétiques, et les égoïstes. Les premières sont très très rares ; les secondes, aussi subtiles et élevées soient-elle, ne sont souvent qu’une projection psychologique d’ordre personnel.

Michel de Certeau parle dans la Fable Mystique du « ‘vertige’ de ne pas savoir ‘à quoi m’en tenir sur le désir de l’autre, sur ce que je suis pour lui' », ce « savoir » qui est la base du contrat social. C’est valable aussi au niveau intra-personnel, de soi contre soi-même : le mental « propriétaire », plein de certitudes, lutte pour ne pas perdre son territoire au profit du mental « spirituel », libre donc imprévisible. Et avec beaucoup de ruse, le premier saute sur toute diversion possible pour ralentir voire inverser la prise de terrain du second. En d’autres mots : dès qu’un peu d’espace intérieur est libéré, appelé par la peur du vide le Prédateur Intérieur* pointe le bout de son nez ; pour reprendre le contrôle de la situation, il se ventouse à tout objet disponible qu’il considère plus « normal ».

Et là c’est « Closer », c’est « Confessions Intimes » – en mode ashram. Tu vis le coup de foudre improbable. Ce moment où tu te rends compte que oui, ça fait bien 45 minutes que tu vois défiler devant tes yeux la vie (palpitante bien sûr) que tu vas mener dans les 25 prochaines années… tout ça, à partir d’un visage que tu as à peine croisé en entrant dans le hall de méditation.

Au départ, y’avait ça :

« Coucou ! Je t’aime !
Mais dis-moi, comment tu t’appelles ? »

Mais on te refait le coup. Et pas qu’une fois. Et avec des variations (histoire de ne pas s’ennuyer)… Alors ça donne ça :


« C’était juste mon imagination
Qui court qui court
Juste mon imagination
Partie en sprint… »

Viveka : le discernement. Cette précieuse compétence qui permet de séparer le bon grain de l’ivraie, ou la construction mentale de ce qui est là, palpable, réel, concret – souvent pas grand chose. Je classe cette qualité sous l’en-tête shaucha des règles morales du yoga : c’est une forme d’hygiène. Suffit « seulement », ensuite, de développer la volonté suffisante pour revenir au présent. Parfois ça se fait à la rame en contre-courant avec des saumons à esquiver, parfois c’est aussi doux que l’arrivée d’une plume de duvet sur la surface lisse d’un lac.

* le « Prédateur Intérieur » est un des archétypes de la psyché féminine selon les travaux de Clarissa Pinkola Estes, poétesse et psychologue américaine d’obédience jungienne. Mais je crois qu’il est valable pour les hommes aussi, non ?